Il y a 80 ans

Ce soir de décembre les lumières s’éteignent. La fête est finie. Comme sous hypnose la foule des invités s’écoule lentement sur le Boulevard Poissonnière, que la neige de décembre commence à recouvrir. « Le Rex », titrera Paris-Soir dans sa page spectacle du lendemain, est le plus beau Temple jamais élevé à la gloire du Cinéma. Dans la semaine qui suit, des centaines de personnes se précipitent au REX. L’immense salle semblable à un paquebot dont la proue entame le flot du Boulevard Poissonnière, devient l’attraction des provinciaux, au même titre que la Tour Eiffel ou le Sacré Coeur.

Pourtant, l’immense succès public du Rex ne sauvera pas Jacques Haïk du naufrage. Avec le Rex, la fortune du producteur sombre. L’homme qui a introduit Chaplin en France, l’homme qui a invité Janette Mac Donald ou Ramon Navorra à Paris dépose son bilan, harcelé par ses créanciers. Le Rex était une affaire qui marchait très bien, mais un problème de trésorerie le force à passer la main. Puis la nouvelle société Gaumont (France Film Auber), rachète le REX qui le revendra quelques années plus tard à Jean Hellmann, Alan Byre et Laudy Lawrence.

Survient la seconde guerre mondiale. Les allemands réquisitionnent la salle. Motif officiel: « le carrefour est stratégique » motif réel: les troupes ont besoin de distraction. La Kommandantur transforme le REX en « Soldaten-Kino ». Les permissionnaires viennent se gaver d’informations propagandistes et de films ayant reçu la bénédiction des chefs nazis. Mais pas question d’oublier le train de retour ! Une immense horloge éclairée en permanence rappelle l’heure tandis qu’un haut parleur hurle par intermittence les horaires des chemins de fer pendant la projection.

Libération de Paris, le 13 octobre 1944, c’est la ruée ! Le REX rouvre ses portes avec un film américain et des chewing-gum à l’entracte. Pourtant, le courant électrique est rationné, comme le
carburant. « Alors on se débrouille pour obtenir du gazogène de la commission technique », se souvient Mr Tassel, « nous avons fait croire que le groupe électrogène ne fonctionnait qu’avec ce
carburant ». Sur scène, le nouveau propriétaire du Grand Rex, Jean Hellmann, ex-Directeur de la publicité au journal « L’intransigeant », tente un retour aux attractions. Un corps de ballet donne « L’Oiseau Bleu » avant la projection de « Tarzan retrouve son fils ». Entre temps, le Rex doit faire de la place aux prisonniers de guerre dont il devient, entre Avril et Juin 1945, le Centre d’Accueil. Pendant dix ans, les exclusivités, américaines notamment, battront des records.

L’année 1957 marque la fin des ascenseurs avec liftiers: Gary Cooper, accompagné de Mylène de Mongeot que l’on vient de découvrir dans les Sorcières de Salem, inaugure l’un des tous premiers escalators de France. « On voit bien qu’il a 25 ans de Western derrière lui, écrira Paul Giannoli dans Paris Presse. Il tenait sa paire de ciseaux comme son pistolet. Mais là, il n’y eut pas de sioux à combattre, juste un ruban bleu-blanc-rouge à couper ! ».

Dix ans plus tard, le 24 octobre 1963 pour la première de « Cleopatre », Georges Cravenne affrête un métro spécial. A son bord, tout ce que Paris compte de talents et de titres. Départ des Invalides. Terminus: métro Bonne Nouvelle. « C’est que, depuis la première des Trois Mousquetaires Paris avait changé », explique Georges Cravenne.
« Où se seraient garé les limousines de plus de 3000 invités dans ce quartier encombré ? »

En 1982, Le Grand REX demeure le dernier grand rendez-vous populaire des cinéphiles. L’autre grand, – l’autre diplodocus ? – le Gaumont Palace de la place Clichy a disparu. Alors, parce que pour survivre, il faut suivre son temps, Philippe Hellmann, qui dirige le REX depuis 1967 a fait aménager en 1974, sans toucher à la grande salle, trois nouvelles salles (là ou se trouvaient les loges, salles de répétitions, etc.) de 500, 300 et 100 places, en sous-sol. Le Rex Club remplace le dancing « Rêve ». De nouveaux fauteuils plus confortables accueillent aujourd’hui 2700 personnes.

Il était juste, n’est-ce pas, qu’un tel édifice reçoive une récompense ?

Le 5 octobre 1981, le Ministère de la Culture a inscrit le Grand REX à l’inventaire des monuments Historiques. Mais il était déjà dans celle du Cinéma.